Coups de cœur des libraires

Le meilleur des jours
de Yassaman Montazami
aux éditions Sabine Wespieser

« Karl Marx et mon père avaient un point commun : ils ne travaillèrent jamais pour gagner leur vie. « Les vrais révolutionnaires ne travaillent pas », affirmait mon père. Cet état de fait lui paraissait logique : on ne pouvait œuvrer à l’abolition du salariat et être salarié – c’était incompatible. » Y. M.

Après la mort de son père, Yassaman Montazami se réfugie dans l’écriture pour tenter de garder vive la mémoire de ce personnage hors norme. La drôlerie et la cocasserie des souvenirs atténuent peu à peu l’immense chagrin causé par sa perte.

Né avant terme, condamné puis miraculé, l’enfant adulé par sa mère, qui jamais ne lui refusa rien, fut nommé Behrouz – en persan : « le meilleur des jours » –, un prénom prédestiné pour un futur idéaliste épris de justice et un pitre incapable de prendre la vie au sérieux.

Envoyé en France pour y poursuivre des études qu’il n’achèvera jamais, il participe à sa manière aux événements révolutionnaires de 1979, au cours desquels l’Iran bascule de la monarchie à la République islamique, en faisant de son appartement parisien un refuge pour les Iraniens en exil. Leurs chassés-croisés entre Paris et Téhéran donnent à l’auteur l’occasion de brosser une multitude de personnages improbables et issus des milieux les plus divers : une épouse de colonel en fuite, fanatique d’Autant en emporte le vent, un poète libertin, mystique et interdit de publication, un révolutionnaire maoïste enfermé à la prison d’Evin, et même un ancien chef d’entreprise devenu opiomane.

Évocation d’un monde aujourd’hui disparu, ce premier roman cocasse ressuscite le souvenir de l’Iran du shah, l’amour d’un père inoubliable. Vous vous délecterez de ce premier roman amusant, original et épicé.

Yassaman Montazami, qui vit en France depuis 1974, est née à Téhéran en 1971. Docteur en psychologie, elle a travaillé de nombreuses années auprès de réfugiés politiques et a enseigné à l’université Paris VII. Elle exerce actuellement en milieu hospitalier. Le Meilleur des jours est son premier roman.

 

Tombe, tombe au fond de l’eau de Mia Couto
Ed Chandeigne (12€)
Traduit du portugais (Mozambique) par Elisabeth Monteiro Rodrigues

Au Mozambique, au bord de l’océan Indien : Zeca Perpétuo, un ancien pêcheur, n’a d’yeux que pour sa voisine, la mulâtre Dona Luarmina qui passe le plus clair de son temps à effeuiller des fleurs invisibles. Cette voisine est une grosse femme qui a passé sa vie à des travaux de couture recluse comme une novice qu’elle a été un temps. Tombe, tombe au fond de l’eau est une comptine, faite de plusieurs fables cocasses, désabusées ou poignantes empruntent souvent des voies étranges racontées par ces deux personnages peu communs, que l’on croirait sortis d’une légende. Leur histoire est délicatement parsemée de phrases pleine d’une douce poésie mélancolique, teintée du sentiment de Saudade.

Découvrez de toute urgence cette écriture imagée aux mots inventés savoureux. J’ai été séduite par ce conteur qui mélange réalité et allégorie pour nous parler de la vie tout simplement.

Les enfants de la nuit de Franck Delaney
Traduit de l’anglais (Irlande) par Hubert Tezenas
Ed du Cherche Midi et Pocket (8.10€)

Nicholas Newman, architecte londonien renommé, a vécu une relation passionnelle avec Madeleine, un femme fragile et mystérieuse, dont il ne connaissait rien, ni son histoire ni son passé. Sans doute était-elle la femme de sa vie, mais il l’a compris trop tard : Madeleine a été assassinée dans d’étranges circonstances. Trois ans plus tard, Nicholas, qui ne s’est toujours pas remis de ce drame, prend quelques jours de repos dans un hôtel en Suisse. C’est là qu’il fait la connaissance d’un couple de riches hongrois, qui lui montrent quelques photos de la villa qu’ils sont en train de restaurer en Italie. Sur l’une d’elles, Nicholas reconnaît une tour Eiffel en améthyste, une pièce unique créée pour Madeleine, le seul objet dérobé par l’assassin après le meurtre. Dès lors, Nicholas, devenu la proie d’une série d’agressions, décide de lever le voile sur les secrets de Madeleine et de reprendre l’enquête.

Ce thriller efficace nous conduit conduit au coeur du cauchemar nazi et de ses expériences les plus inhumaines.
De nombreux événements captent très vite le lecteur. Peu sensible à l’écriture, j’ai été agacée par certaines digressions. Mais l’intrigue est audacieuse et savamment orchestrée. La dernière partie, rythmée, pleine de rebondissements, prend littéralement à la gorge.

 

Sanctuaire du cœur
de Duong Thu Huong
Ed Sabine Wespieser (749p, 28€)

Le prologue s’ouvre sur la fugue incompréhensible de Tahn, un adolescent de 15 ans. Après une ellipse de treize ans, le lecteur retrouve un gigolo, entretenu par une riche femme d’affaires. Pour comprendre comment il en est arrivé là, Duong Thu Huong, replonge dans l’enfance et l’adolescence de Than.

Pourquoi cet adolescent intelligent qui se destine à une carrière d’enseignant, élevé dans le cocon protecteur et privilégié de parents professeurs, décide un jour de partir sur les chemins de l’errance accompagné du fils d’un poète déchu ? Comment ce gamin naïf et timoré se retrouve-t-il, dix ans plus tard, à assouvir les besoins sexuels de riches femmes prêtes à payer pour que l’on s’occupe d’elles dans l’environnement feutré de l’Orchidée pourpre ? Remontant jusqu’à l’irréparable déception originelle de la vie de Thanh, Sanctuaire du coeur met en lumière une vie gâchée dans un pays dominé par la loi de la jungle, où le plus faible est le jouet du plus fort, où la famille n’est plus ce rempart contre l’injustice du monde mais secrète elle-même les germes de sa propre déliquescence.

Révélée en 2007 par Terre des oublis, cet auteur n’a, depuis, jamais démenti ni ses talents d’écriture, ni son ambition d’interroger la société vietnamienne d’hier et d’aujourd’hui.

Un vrai coup de cœur pour la puissance romanesque des livres de cet auteur. A découvrir de toute urgence ! ! ! ! !

Les commentaires sont fermés.